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6 octobre 2026

Front populaire 1936 : les grèves qui ont changé la France

En 1936, la France a vécu des grèves sans précédent. Découvrez comment ces mouvements ont transformé les droits des travailleurs.

Front populaire 1936 : les grèves qui ont changé la France

En 1936, la France a été le théâtre de grèves d’une ampleur inédite. Ces mouvements sociaux, survenus après la victoire du Front populaire aux élections législatives, ont marqué un tournant dans l’histoire sociale du pays. Près de deux millions de salariés ont cessé le travail, touchant près de 12 000 établissements à travers la France.

Les grèves ont commencé à se multiplier dès la mi-mai dans les grandes régions industrielles, notamment à Saint-Nazaire, Lille, Toulouse, Le Havre et dans la région parisienne. Employés des bijouteries, des boucheries, ouvriers du bâtiment, chauffeurs de taxi… tous ont dénoncé les abus subis depuis la crise économique. À partir du 27 mai, les grèves sont devenues massives, se généralisant dans les usines automobiles et aéronautiques de la région parisienne.

Une nouvelle forme de grève

En 1936, c’est la grève sur le tas soit l’occupation du lieu de travail, qui s’impose. À la fin du XIXe siècle, les grèves se déroulaient majoritairement hors de l’usine. Théo Bernard historien et attaché temporaire d’enseignement et de recherche à l’IEP de Grenoble, explique que c’était une fuite hors de l’usine pour reprendre les termes de l’historienne Michelle Perrot. À la Belle Époque, la loi interdisait même formellement d’être sur place durant un mouvement de grève.

En 1936, au contraire, les travailleurs et travailleuses se mettent à l’arrêt, mais restent dans les ateliers. Cette occupation d’usine en mai 1936 a gagné tout le territoire hexagonal en l’espace de quelques semaines. Danielle Tartakowsky historienne, souligne que c’est précisément parce que la gauche est victorieuse que des grèves se développent. Les ouvriers y voient une opportunité unique de faire enfin passer leurs revendications.

Les ferments de la révolte

La victoire du Front populaire, alliance des socialistes, communistes et radicaux, a obtenu la majorité à la Chambre des députés le 3 mai 1936. Cette victoire a agi comme un déclencheur, mais les ferments de la révolte étaient là depuis longtemps. Dès les années 1920, de nombreux secteurs industriels (automobile, métallurgie, chimie…) ont connu une profonde transformation de l’organisation du travail.

Suivant les modèles nord-américains du fordisme et du taylorisme les processus ont été rationalisés pour accélérer les cadences. Des tâches complexes, autrefois réalisées par des ouvriers qualifiés, sont découpées en opérations simples et répétitives, et confiées à des travailleurs spécialisés. Cette tendance est encore renforcée par la crise économique de 1929, où de nombreuses entreprises licencient les ouvriers étrangers et recourent au chômage partiel.

Cette évolution s’est accompagnée d’une surveillance plus étroite et d’une discipline renforcée. Les rythmes de travail sont plus soutenus, les primes conditionnées à la performance et les pénalités pour des retards ou erreurs sont fréquentes. Les revendications des ouvriers sont d’abord très pragmatiques: ils demandent surtout le droit de ralentir, souffler, prendre une pause, s’absenter quelques minutes sans être immédiatement soumis à la sanction d’un contremaître ou d’un chronométreur.

Derrière la joie, la peur de la répression

Cette spontanéité contribue à forger l’image d’une grève joyeuse portée par des photographies et films réalisés par des techniciens eux-mêmes engagés dans le mouvement. On y voit des familles apporter des paniers-repas aux grévistes, des ouvriers jouer aux cartes entre les établis… Des courses à vélo, des matchs de foot, ou encore des bals improvisés sont organisés dans les ateliers.

Pour la première fois, les travailleurs maîtrisent collectivement un espace et un temps qui leur échappaient d’ordinaire. L’usine n’est plus seulement un lieu où l’on obéit. Elle devient un espace où les ouvriers discutent, s’organisent et affirment collectivement leur existence. Derrière les bals, les repas et les chansons, la peur de la répression patronale reste néanmoins vive. Les années 1930 sont une période de confrontation et les responsables syndicaux, comme les ouvriers pro-patronat, sont bien souvent armés.

Dans les archives de l’agence Havas, 40 % des photographies prises en 1936 montrent d’ailleurs des grévistes en train de casser des objets ou signalent en arrière-plan la présence de gardes mobiles – les patrons n’hésitant pas à faire appel à la garde mobile en cas d’arrêt de travail.

Pour la plupart, les occupations ne durent pas plus de quelques jours, mais le mouvement, massif, porte rapidement ses fruits. Les accords de Matignon sont signés dans la nuit du 7 au 8 juin 1936 entre le patronat et la CGT, sous l’égide du nouveau chef de gouvernement, Léon Blum. Les grévistes obtiennent 7 à 15 % d’augmentation de salaire, la semaine de 40 heures et 2 semaines de congés payés. Les accords reconnaissent aussi la liberté syndicale, prévoient la création de délégués ouvriers et ouvrent la voie à la généralisation des conventions collectives.

Le mouvement de grèves va en réalité se prolonger jusqu’au printemps de l’année 1937. C’est un mouvement de conquête massive, où tout est arraché loi par loi, atelier par atelier. Des conventions collectives fixent désormais des règles communes à l’ensemble d’une profession: en matière de salaire, de conditions d’embauche, de durée du travail, ou encore de procédures de négociation.

Quatre-vingt-dix ans plus tard, les grèves de 1936 demeurent une référence majeure de l’histoire sociale française. Les mouvements ultérieurs, de Mai 68 aux grandes manifestations de 1995, s’en réclament régulièrement. Mais la comparaison a ses limites. Le Front populaire s’inscrit dans une période où les organisations collectives – syndicats, partis, associations… – connaissent une forte dynamique d’adhésion et d’engagement.

L’héritage de 1936 n’en reste pas moins un socle de notre État social et de notre vie en entreprise. Les accords de Matignon, les conventions collectives, les délégués ouvriers, les congés payés ou encore la réduction du temps de travail ont contribué à transformer durablement les rapports sociaux et professionnels. Si le Front populaire lui-même ne survit guère plus de deux ans, nombre de droits conquis au printemps 1936 traversent les décennies et structurent encore notre architecture sociale.

Léa Vasseur
Auteur

Léa Vasseur

Léa Vasseur couvre les technologies depuis douze ans, d'abord pour la presse professionnelle puis en indépendante. Elle s'intéresse moins aux annonces produit qu'à ce qu'elles changent concrètement dans le travail et les usages.