Dans la baie de San Francisco, une nouvelle pratique se développe parmi les familles aisées: la sélection génétique des embryons. Des start-up proposent désormais d’analyser le patrimoine génétique des embryons pour prédire leur quotient intellectuel leur taille ou leur prédisposition à certaines maladies. Un marché en pleine expansion qui soulève des questions éthiques majeures.
À la Nueva School une école privée du nord de la Silicon Valley, les élèves ont été sélectionnés sur la base de leur QI. Une pratique qui reflète l’engouement croissant pour l’optimisation génétique des enfants. Mais comment ces entreprises parviennent-elles à prédire ces traits ? Et quelles sont les limites scientifiques et éthiques de ces pratiques ?
Les start-up de la Silicon Valley et la prédiction génétique
Plusieurs entreprises se sont spécialisées dans l’analyse génétique des embryons. Genomic Prediction rebaptisée LifeView a été la première à se lancer sur ce créneau en 2017. Après une polémique, elle a décidé de se concentrer sur la prédiction des maladies plutôt que sur le QI. D’autres acteurs comme Nucleus Genomics qui a levé 30 millions de dollars en 2026, proposent des analyses approfondies pour des tarifs allant jusqu’à 10 000 dollars.
Herasight offre plusieurs forfaits, allant de 15 000 dollars pour quelques embryons à 50 000 dollars pour une centaine. Orchid Health qui a levé 4,6 millions de dollars en 2026, facture 2 500 dollars par embryon. Ces entreprises utilisent des scores polygéniques pour prédire les traits des futurs enfants, mais cette méthode fait débat parmi les scientifiques.
Les limites scientifiques de la prédiction génétique
Julie Steffann, professeure de génétique à l’université Paris Cité, souligne que « on a aujourd’hui des résultats solides sur les fondements génétiques de nombreux traits. C’est leur interprétation à l’échelle individuelle qui pose question ». Les entreprises additionnent les effets de tous les variants génétiques, mais rien ne garantit que cette méthode soit fiable pour un individu en particulier.
De plus, les études sur l’héritabilité de l’intelligence donnent des résultats très variables. Certains estiment que l’intelligence est héritée à 60 voire 80 %, tandis que d’autres études tombent à moins de 4 %. Pour Julie Steffann, « on vend du rêve à des couples. Dans la communauté scientifique, personne ne pense que l’intelligence soit génétiquement déterminée. Nos capacités intellectuelles sont le fruit de notre environnement et de nos apprentissages ».
Les enjeux éthiques et politiques de la sélection génétique
Julien Quesne, sociologue spécialiste des liens entre cognition et dynamiques de pouvoir à l’université Paul-Valéry de Montpellier, rappelle que « l’intelligence sert de prétexte pour naturaliser un projet politique de sélection de la population ». Le QI, inventé au début du XXe siècle, a souvent été utilisé pour justifier des politiques discriminatoires, comme la stérilisation forcée de plus de 60 000 personnes aux États-Unis entre 1900 et 1970.
Les entreprises de prédiction génétique mettent en avant la liberté des parents de donner toutes les chances à leur enfant. Cependant, plusieurs responsables de ces start-up entretiennent des liens avec l’extrême droite américaine. Noor Siddiqui, fondatrice d’Orchid Health, a reçu 100 000 dollars d’un programme de Peter Thiel, le milliardaire technofasciste. Une enquête menée par Hope Not Hate a identifié des connexions entre Herasight et l’alt-right états-unienne.
Pour Julie Steffann, la modification directe de l’ADN des embryons n’est pas si simple. Si elle estime qu’il existe un vrai besoin de thérapies géniques au stade embryonnaire, « ce sont des recherches très encadrées et qui avancent lentement ». Cependant, d’autres start-up comme Preventive et Origin Genomics se positionnent déjà sur ce créneau, créant des fantasmes et des attentes irréalistes.



