Ken Liu, un nom qui résonne dans le monde de la science-fiction et de la traduction littéraire. Né en Chine et installé aux États-Unis, il a su transcender les frontières culturelles et linguistiques pour devenir une figure incontournable de la littérature contemporaine.
Son parcours est celui d’un rêveur compulsif, un enfant qui voulait devenir mathématicien et qui a fini par conquérir le monde de l’écriture. Aujourd’hui, il est reconnu pour ses plus de cent soixante-dix nouvelles et romans
Un talent polyvalent
Ken Liu est bien plus qu’un simple écrivain. Il est aussi ingénieur informatiqueavocatjuristeéditeur d’anthologies et traducteur. Cette polyvalence lui a valu le surnom médiatique d’« ambassadeur de la sf chinoise », une étiquette qu’il rejette fermement.
« Je suis embêté par cette image que me collent certains médias », s’agace-t-il. Lui qui dynamite les codes et publie des nouvelles d’une seule phrase comme des sagas de plusieurs milliers de pages, se retrouve parqué dans une minuscule case aux airs de prison dorée.
La traduction comme passion
Depuis 2014, Ken Liu est devenu pour beaucoup « le traducteur du Problème à trois corps », un space opera vertigineux venu de l’empire du Milieu qui a séduit plusieurs dizaines de millions de lecteurs dans le monde. « J’ai beau lutter, la popularité du livre semble éclipser tout ce que je dis », constate-t-il.
Pourtant, rares sont les écrivains qui ont raflé les prix Hugo, Nebula et World Fantasy pour le même texte. Ken Liu est même le premier avec La Ménagerie de papier publiée en 2011. Mais encore plus rares sont les traducteurs qui ont décroché un prix Hugo. Créé en 1953 pour primer les meilleures productions de science-fiction, il a fallu attendre soixante-deux ans pour que la distinction soit décernée à un roman étranger.
Un travail d’adaptation unique
Ken Liu a imposé la traduction dans le monde clos de la science-fiction américaine. « Ken Liu a imposé la traduction dans le monde clos de la science-fiction américaine », observe Gwennaël Gaffric, maître de conférences en langue et littérature chinoises à l’université Jean-Moulin-Lyon-III.
« J’aime écrire des choses qui n’ont pas encore été écrites. Mettre en mot l’indicible », déclare Ken Liu. Auteur de plus de cent soixante-dix nouvelles et de quelques romans, rien ne destinait pourtant Ken Liu à devenir traducteur. « J’ai juste rendu service à quelques amis en Chine », s’excuse presque l’intéressé, qui a passé son enfance à Lanzhou, la capitale de la province chinoise du Gansu.
Un parcours atypique
Diplômé de l’école de droit de Harvard après avoir exercé comme ingénieur informatique chez Microsoft, le (presque) quinquagénaire s’est spécialisé au tournant des années 2010 dans les litiges du numérique. « J’ai toujours été fasciné par les machines. Avec le droit, je suis resté dans un univers de règles et de codes, j’ai juste changé de boîte à outils », observe-t-il.
Quand on lui demande pourquoi il s’est lancé dans l’écriture, il répond qu’il inventait déjà des histoires à l’école primaire. Arrivé à la fac, il a ressenti le besoin de tester les limites de son art en le confrontant au monde de l’édition. « J’aime écrire des choses qui n’ont pas encore été écrites. Mettre en mot l’indicible, pour paraphraser Ursula K. Le Guin », résume-t-il.
Un point pour l’ambition. Quand on remonte le fil de sa carrière, on comprend que Ken Liu se lance surtout à l’assaut de choses qu’il n’a jamais faites. Lorsqu’il reçoit à l’automne 2012 une proposition de la China Educational Publications Import and Export Corporation pour traduire 2 000 pages peuplées de distorsion spatiale, de mécanique quantique, de supernovæ et de matière noire, oscillant entre traité d’astrophysique, récit apocalyptique et essai métaphysique, il ne résiste pas.
L’auteur américain n’a jamais traduit de roman, ce sera l’occasion ! « Mais la traduction, ce n’est jamais du mot à mot », prévient-il. En 2016, dans une interview accordée au site, il précisait: « Chaque culture voit le monde à travers un prisme qui lui est propre. Une traduction n’est donc jamais fidèle, elle doit forcément surmonter les différences qui existent entre les langues. »
À mesure que Ken Liu progresse dans la traduction du Problème à trois corps il se perd dans les flash-back qui structurent le récit. À cheval entre le présent et les premières années de la révolution culturelle, l’histoire semble construite à l’envers. Qu’à cela ne tienne, l’écrivain américain propose à l’auteur d’inverser certains passages et d’attaquer le roman sur les évènements traumatiques de 1967.
« C’est comme ça que je l’avais initialement imaginé », répond contre toute attente Liu Cixin depuis l’autre bout du monde. Mais le régime politique chinois étant ce qu’il est, il ne lui avait pas semblé très sage d’ouvrir le récit par une scène rappelant la violence de l’ère Mao Zedong.
Dans son discours d’acceptation du prix Hugo, Liu Cixin remerciera » L’écrivain star (ses livres s’arrogent les deux tiers du marché de la SF en Chine) juge même la traduction plus aboutie que l’édition originale.
Un impact culturel significatif
Le prix Hugo marque Des dizaines de pays se bousculent pour acquérir les droits du Problème à trois corps. « Parmi les traducteurs, Ken Liu a joué un rôle indispensable dans cette nouvelle popularité du genre », note Hua Li, professeure de littérature chinoise à l’université du Montana.
« Sans lui, nous n’aurions pas eu cette visibilité », confirme l’écrivain Chen Qiufan. Un succès qui fait prendre conscience au gouvernement chinois du capital d’influence de ces œuvres. « Avant 2015, la Chine n’avait jamais trop pensé à la SF comme outil de soft power. C’est le prix Hugo qui va révéler son potentiel aux yeux de certains décideurs politiques et diplomates chinois », observe Gwennaël Gaffric, le traducteur français de la trilogie de Liu Cixin.
« Quand j’ai commencé à étudier la littérature à l’université, il y a vingt ans, personne ne faisait de recherches sur la SF. Après le prix Hugo en 2015, les choses ont changé. La SF chinoise est entrée dans son âge d’or. Désormais, on lui consacre des symposiums, on s’en sert pour éduquer les jeunes générations aux sciences… » liste Chen Qiufan.
Dirigeables en soie et monstres marins. Biberonnés aux œuvres de Jules Verne, d’H.G. Wells ou d’Arthur C. Clarke, les écrivains chinois s’attaquent aux mêmes thématiques que leurs camarades occidentaux: la crise climatique, les relations entre les machines et les hommes, la colonisation spatiale, la société de surveillance… De quoi mettre à mal à l’image d’« ambassadeur » qui colle à la peau de Ken Liu.
« Je ne me considère pas du tout comme un pont entre deux cultures. Je suis un auteur américain. Je n’aime pas qu’on me décrive comme sino-américain, ce n’est pas une identité dans laquelle je me retrouve », précisait-il déjà en 2016.
On sent chez l’écrivain un profond rejet des étiquettes. Non content de naviguer sans distinction entre fantasy et science-fiction, Ken Liu revendique son propre genre, le « silkpunk », lorsqu’il publie sa série La Dynastie des Dents-de-Lion (2015–2022, traduction Fleuve). Au menu: des dirigeables en soie, des cerfs-volants de combat, des monstres marins à l’origine de tsunamis et de tempêtes et la création d’un nouvel empire porté par la dynastie Han (sauce american dream).
Mais si Ken Liu déteste qu’on le réduise à ses origines chinoises, c’est aussi parce que dans toute son œuvre il s’efforce de réfléchir à l’échelle de l’humanité. « Les êtres humains sont une espèce fabuleuse. Nous sommes des magiciens, nous imaginons des choses qui n’existent pas et nous les rendons réelles », s’enthousiasme-t-il.
Ses récits parlent de famille, d’héritage, de transmission. « Je sens que depuis que je suis devenu père (Ken Liu a deux filles), je m’intéresse encore plus à la notion de continuité, à ce qu’on laisse aux générations futures », constate l’auteur.
« On est pris d’un vertige cosmologique quand on lit ses récits, on s’élève immédiatement au-dessus de l’instant présent », notent Ellen Herzfeld et Dominique Martel, les éditeurs derrière la prestigieuse collection « Quarante-Deux » portée par Le Bélial’. Ce sont eux qui ont fait découvrir au lectorat français la plume de Ken Liu.
En 2014, ce couple de passionnés s’entiche de l’écrivain américain (ils possèdent 50 000 romans, essais, magazines, fanzines et bandes dessinées de science-fiction chez eux, l’une des plus grandes collections consacrées au genre). Après avoir lu l’ensemble de ses œuvres, ils décident d’éditer un recueil inédit de ses nouvelles, La Ménagerie de papier (2015), puis un second, Jardins de poussière (2019).
L’engouement est immédiat: « On pensait faire un succès dans le milieu, mais il a tout de suite débordé du champ de la SF », se rappellent les deux éditeurs. Depuis plus de trente ans – en 1994, ils étaient derrière le tout premier site francophone consacré à la science-fiction –, le couple œuvre dans l’ombre à faire découvrir de nouveaux auteurs.
« Aujourd’hui, Ken Liu n’a plus besoin de nous, se félicitent-ils. Et le succès de la Ménagerie de papier a assis notre crédibilité dans le milieu. » À croire que l’écrivain américain est décidément partout au bon endroit, au bon moment… Et si Ken Liu n’était



