Dans le cadre du programme gouvernemental « État efficace » la France projette d’incorporer l’Institut de recherche pour le développement (IRD) au sein du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à l’horizon 2027. L’objectif affiché est d’accroître l’efficacité de la recherche publique, mais la mesure implique la rencontre de deux institutions aux missions et aux modes de fonctionnement très différents.
L’IRD opère avec pour mandat explicite la co-construction scientifique avec les pays du Sud – zones intertropicales, méditerranéennes et territoires ultramarins français – afin de répondre aux défis du développement durable. Sous la tutelle conjointe du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace et du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, il dispose d’un budget de 280 millions d’euros emploie 2 269 agents dont 958 chercheurs dont 24 % travaillent hors de la France métropolitaine.
Différences structurelles entre IRD et CNRS
Le CNRS couvre l’ensemble du spectre scientifique français, privilégiant l’excellence disciplinaire dans des pays déjà dotés d’infrastructures de recherche dense. En revanche, l’IRD se distingue par une interdisciplinarité liée à la durabilité38 % de ses publications croisent au moins deux grands domaines (santé, urbanisme, écologie, sciences sociales), contre 27 % pour le CNRS. Cette approche se traduit par des thèmes de recherche comme la résistance aux antimicrobiens, la tuberculose, les maladies transmises par les moustiques ou la gestion des sécheresses – des problèmes déjà vécus par les partenaires du Sud et qui s’intensifient en Europe.
L’IRD possède également une présence physique hors de France largement supérieure. Elle compte 35 représentations réparties dans une cinquantaine de pays avec 24 % de ses chercheurs expatriés (contre 1,5 % du CNRS) et 219 agents locaux assurant l’administration, les essais cliniques ou les observations environnementales à long terme. Cette infrastructure évite la dérive de la « recherche hélicoptère » et garantit une coopération équitable.
Sur le plan des dispositifs conjoints, l’IRD gère 71 laboratoires mixtes internationaux (33 LMI et 38 JEAI), dont 34 en Afrique sub-saharienne. Le CNRS, quant à lui, compte 80 centres de recherche internationaux et 27 unités mixtes mais la quasi-totalité de ces entités sont implantées dans l’hémisphère Nord, avec seulement 12 sites au Sud. Cette répartition géographique montre que l’IRD comble des lacunes de capacité de recherche où le CNRS n’intervient pas.
Implications scientifiques et financières d’une fusion
Au niveau de la production scientifique, les données de 2024 indiquent que l’IRD réalise un volume de copublications deux à cinq fois supérieur à celui du CNRS dans la plupart des pays d’Afrique sub-saharienne, des Andes, de Madagascar et d’Asie du Sud-Est. Parallèlement, le CNRS concentre ses collaborations dans les pays du Nord déjà très dotés (États-Unis, Canada, Europe, Chine, Russie, Australie). Cette division spatiale confirme que l’IRD assure la visibilité française dans des régions où les réseaux du CNRS sont pratiquement inexistants.
En matière de santé, 55 % des essais cliniques associés à l’IRD se déroulent en Afrique sub-saharienne, contre seulement 3,5 % pour le CNRS; inversement, 82 % des essais du CNRS sont réalisés exclusivement en France. De même, l’IRD gère 15 observatoires environnementaux et de santé à long terme, des installations irremplaçables dont la rupture désorganiserait la continuité des données.
Sur le plan budgétaire, l’IRD ne représente que 7 % du budget et des effectifs du CNRS, avec un coût par agent identique. La Cour des comptes (2021) a souligné l’absence de chiffrage fiable d’économies, ne prévoyant qu’une possible hausse de 900 000 € (0,3 % du budget de l’IRD) grâce à la mutualisation des implantations à l’étranger. En revanche, la transition engendrerait des dépenses importantes: harmonisation des systèmes d’information, révision des statuts du personnel local et renégociation des conventions bilatérales.
Investir une unité d’achat de pouvoir d’achat équivalente en Afrique génère jusqu’à deux fois plus de retombées pour le tissu local de recherche que le même investissement en métropole. Cette forte valeur marginale provient du financement de projets qui n’existeraient pas autrement, comme la mise en place de laboratoires ou de campagnes de terrain.
La Cour des comptes, Le Premier ministre Jean Castex a d’ailleurs déclaré que le CNRS est « peu familier des enjeux d’une recherche pour et avec les pays du Sud ». Pourtant, le texte de mission actuel ne prévoit aucune de ces garanties et s’apparente davantage à une absorption de type « ANRS-Inserm », alors que l’ANRS est une agence de financement, non un organisme de recherche.
Le délai moyen entre la mise en place d’un partenariat et la première publication est de quatre ans. Une décision prise début 2027 ne se traduirait donc en impacts visibles qu’à partir des années 2030, moment où les défis climatiques requerront l’expertise spécifique de l’IRD. Reporter ou annuler la fusion permettrait de préserver les réseaux établis depuis plus de 80 ans et d’éviter une perte irréversible de compétences.



