L’invasion de la France par l’Allemagne nazie en 1940 et l’établissement du régime de Vichy ont profondément transformé les habitudes de mobilité des français. Avec des restrictions sévères sur l’utilisation des véhicules, comment les citoyens ont-ils pu se déplacer pendant cette période difficile ?
En 1938, la France ne comptait que 1,8 million de voitures particulières, un nombre bien inférieur aux 39,5 millions d’aujourd’hui. Posséder une automobile était alors un privilège rare, mais pas réservé uniquement aux plus aisés. Des commerçants, des artisans et même des agriculteurs en possédaient, jouant un rôle crucial dans l’approvisionnement des territoires.
Les restrictions pétrolières et leurs conséquences
L’entrée en guerre en septembre 1939 a entraîné des restrictions immédiates sur la consommation de carburants pétroliers, donnant la priorité aux besoins de l’armée. Cependant, la circulation des automobiles privées restait libre. Tout a changé avec la défaite de juin 1940. La France métropolitaine s’est retrouvée sans ressources pétrolières autres que ses stocks stratégiques, suffisants pour environ deux mois, et les rares contingents que l’Allemagne nazie, elle-même en pénurie, acceptait de fournir.
Dans un livre récent, j’explore l’impact considérable de ces pénuries sur les différents modes de transport, tous plus ou moins dépendants des carburants pétroliers. Aujourd’hui, nous nous concentrons sur le cas de l’automobile.
Les mesures drastiques de restriction
Dès les premières semaines de l’occupation, les autorités allemandes ont imposé des restrictions sévères sur la circulation automobile dans leur zone d’occupation. Le régime de Vichy, cherchant à maintenir une apparence de souveraineté nationale, a rapidement étendu ces restrictions à l’ensemble du territoire.
Une loi du 27 août 1940 a soumis la circulation automobile à l’obtention d’une autorisation spéciale. Les seuls bénéficiaires étaient les véhicules strictement indispensables au fonctionnement des services publics ou d’intérêt public, des services du ravitaillement et des exploitations présentant un intérêt essentiel pour la vie du pays. Un arrêté du 29 août a précisé que cette restriction s’appliquait immédiatement aux véhicules circulant à l’essence ou au gasoil.
Les usages strictement professionnels
Les autorisations de circuler étaient accordées pour des usages strictement professionnels. Une circulaire a défini ces usages par défaut, excluant explicitement les voyages touristiques, les promenades familiales, les sorties de loisirs et même les trajets domicile-travail, sauf cas spéciaux autorisés. Les autorisations étaient souvent valables uniquement en semaine et pour des périmètres restreints.
Les autorités préfectorales chargées d’attribuer les autorisations ont dû faire face à des débats sans fin sur les professions ayant véritablement besoin d’une autorisation. Par exemple, un charcutier pouvait y avoir droit s’il faisait des tournées, tandis qu’un épicier détaillant livré par des grossistes ne pouvait pas. Pour les notaires, les avocats ou les médecins, tout dépendait de leur activité.
Les restrictions supplémentaires
En 1943, un département n’avait droit qu’à 173 véhicules pour 100 000 habitants. Les préfectures croulaient sous les demandes d’autorisations exceptionnelles pour des déplacements plus ou moins justifiés. Les services de gendarmerie multipliaient les contrôles, facilités par le fait que les routes étaient désertes.
Des restrictions supplémentaires portaient sur les cylindrées. Seuls les véhicules de moins de 14, puis de 12 chevaux, moins gourmands en carburant, pouvaient en principe bénéficier d’une autorisation. Cependant, des dérogations étaient fréquentes, souvent pour des raisons de prestige de la fonction.
Les alternatives à l’automobile
Les restrictions à la circulation ne concernaient initialement que les véhicules utilisant des carburants pétroliers. Ceux utilisant des carburants alternatifs, comme le gaz de ville, le gazogène ou le charbon de bois, n’étaient pas concernés. Cependant, dès décembre 1940, ils ont été soumis aux mêmes restrictions en raison des pénuries de lubrifiants et de pneumatiques.
Les véhicules électriques ont bénéficié d’un sursis initial. Le début de l’occupation a été marqué par un engouement pour cette motorisation, qui avait rivalisé avec le moteur à combustion au début de l’automobile avant d’être abandonnée en raison de sa faible autonomie. De nombreux constructeurs ont lancé des prototypes et des garages ont proposé des conversions de véhicules. Cependant, dès mars 1941, la circulation des automobiles électriques a été soumise aux mêmes restrictions.
En juillet 1942, toute fabrication de véhicules électriques a été interdite en raison de leur consommation excessive de matières premières. Seules 700 voitures de tourisme ont été mises en circulation, bien loin des milliers espérées. Leurs piètres performances ont affecté durablement l’image de cette motorisation, qui est ensuite entrée dans plusieurs décennies de sommeil.
Les bienfaits inattendus des restrictions
Les restrictions croissantes à la circulation automobile ont profondément affecté son usage bourgeois. Les trajets protégés dans un habitacle pour se rendre au bureau, sortir le dimanche à la campagne ou aller en vacances sont devenus des luxes du passé. Toutes les catégories sociales en sont réduites à pédaler sur des bicyclettes souffrant également des pénuries de pneumatiques, à s’entasser dans des tramways électriques dans les villes où ils existaient encore ou dans des trains bondés.
Cependant, ces restrictions ont eu des bienfaits inattendus, comme la réduction de la pollution urbaine ou de la mortalité routière. Malheureusement, ces avantages n’ont guère été perçus par les contemporains. L’engouement pour la bicyclette ou les transports en commun n’a pas eu de prolongements après le retour, dans l’après-guerre, de l’abondance pétrolière.
Les services des Ponts et Chaussées continuaient de voir l’avenir avec des routes de plus en plus consacrées à l’automobile et de plus en plus larges. La période a été propice, à défaut de beaucoup de travaux réalisés, à prévoir déviations, voies rapides ou autoroutes. L’occupation n’a été qu’une parenthèse vers le tout-automobile des Trente Glorieuses.



