À Manille, à 3 heures du matin, un homme surveille les constantes vitales de patients hospitalisés à des milliers de kilomètres de là. Chris, dont le nom a été changé pour des raisons de confidentialité, incarne une nouvelle génération de professionnels de santé qui, depuis les Philippines, soutiennent le système de santé américain.
Cette pratique, en pleine expansion, répond à une pénurie critique d’infirmiers aux États-Unis, aggravée par la pandémie de Covid-19. Les hôpitaux américains, confrontés à un déficit d’environ 80 000 infirmiers diplômés, externalisent une partie de leurs tâches administratives et de surveillance à des professionnels basés à l’étranger, principalement aux Philippines.
L’essor des soins externalisés
Les Philippines ne sont pas nouvelles sur le marché de l’exportation de compétences médicales. Depuis les années 1960, le pays forme et exporte massivement des infirmiers, représentant aujourd’hui plus d’un quart des infirmiers immigrés aux États-Unis. Cependant, une nouvelle tendance émerge: les professionnels de santé n’ont plus besoin de quitter leur pays pour travailler aux États-Unis. Grâce à une bonne connexion Internet et à des postes de nuit, ils peuvent désormais exercer à distance.
Le secteur philippin des services de santé externalisés emploierait aujourd’hui environ 210 000 personnes à temps plein, générant un chiffre d’affaires évalué à 4,5 milliards de dollars. Près d’un tiers de ces travailleurs sont des infirmiers ou d’autres professionnels de santé.
Les tâches déléguées et leurs avantages
Ces assistants de soins virtuels ne remplacent pas les infirmiers présents physiquement au chevet des patients. Ils prennent en charge des tâches administratives et de surveillance qui allègent la charge de travail des équipes sur place. Parmi ces tâches, on trouve la surveillance des paramètres vitaux en soins intensifs, la vérification de l’éligibilité aux assurances, le classement de dossiers médicaux, la gestion des transferts entre établissements, et les relances téléphoniques pour des rendez-vous manqués.
Pour les hôpitaux américains, cette externalisation représente une économie significative. Un infirmier virtuel basé aux Philippines touche généralement entre 5 et 10 dollars de l’heure, soit des salaires jusqu’à cinq fois supérieurs à ceux du marché local. En comparaison, le salaire moyen d’un infirmier diplômé aux États-Unis dépasse les 45 dollars. Cette différence salariale permet aux hôpitaux de réduire leurs coûts de main-d’œuvre de près de 70 %.
Les bénéfices perçus
Les établissements qui ont adopté cette pratique rapportent des bénéfices tangibles. Une étude pilote menée à l’hôpital Mount Sinai de New York a constaté une réduction perçue de la charge administrative des équipes sur place, une meilleure continuité des tâches cliniques, et une baisse ressentie des heures supplémentaires.
Les défis et les critiques
Cependant, cette externalisation soulève des questions. Nico Uba, secrétaire général du syndicat Filipino Nurses United, souligne que cette pratique aggrave la pénurie de personnel soignant aux Philippines. « S’ils ne peuvent pas partir à l’étranger, les soins infirmiers à distance sont la meilleure option, parce que les salaires locaux sont si bas. Résultat, les hôpitaux philippins manquent de personnel et sont surchargés », explique-t-il.
En outre, l’essor de l’intelligence artificielle dans les hôpitaux pourrait encore accentuer cette répartition des tâches. Les machines pourraient prendre en charge les gestes répétitifs, tandis que les humains délocalisés assureraient la vigilance de nuit. Les patients, quant à eux, s’habituent peu à peu à une prise en charge assurée à l’autre bout du monde, par des personnes qu’ils ne rencontreront jamais.



