La science-fiction, par sa nature même, est une exploration du futur. Née durant son âge d’or de la fin des années 1930 à la fin des années 1950, elle était alors porteuse d’un optimisme technologique et d’une foi en le progrès. Cependant, avec le temps, elle s’est transformée en un miroir de nos anxiétés face à des lendemains de plus en plus incertains.
Les œuvres postapocalyptiques, la climate fiction le solarpunk et la SF technosolutionniste ont progressivement dominé le paysage littéraire spéculatif. Certaines de ces œuvres, cependant, vont au-delà de l’engagement militant pour toucher à quelque chose de plus profond: notre inconscient futuriste collectif. Elles expriment ce que nous envisageons réellement pour les temps à venir, non pas ce que nous souhaitons ou redoutons, mais ce que nous estimons probable.
La tempérance avec « La Vague montante » de Marion Zimmer Bradley
En 1955, Marion Zimmer Bradley publie une longue nouvelle intitulée « La Vague montante » (éd. Le Passager clandestin, 2019). L’histoire suit l’équipage du vaisseau spatial Homeward qui débarque sur Terre après des siècles de colonisation spatiale. À leur grande surprise, ils découvrent une planète agricole et dépourvue de toute technologie avancée.
À l’époque de la publication, la Guerre froide bat son plein et la course à l’espace commence à peine. Marion Zimmer Bradley interroge la capacité de l’humanité à concilier « la promesse et la menace » que représente le progrès technologique. Son œuvre dépeint une société post-spatiale et post-consumériste, une Arcadie écoresponsable et communautaire, qui ne rejette pas pour autant les sciences et techniques.
Elle critique les « Barbares » technophiles du passé, les qualifiant de « brontosaures hypertrophiés » caractérisés par un « égotisme forcené ». Cependant, elle postule aussi que l’humanité saura se montrer capable de « penser la science en fonction des services à rendre à la personne humaine ». Sept ans avant l’émergence du concept de décroissance, elle développe l’idée d’une « pause » technologique, où l’usage de la science se cantonnerait à l’utile pour délaisser la course au superflu.
L’hubris avec « Sept vues sur les gorges d’Olduvaï » de Mike Resnick
« Sept vues sur les gorges d’Olduvaï » (éd. Le Bélial, 2026), une novella de Mike Resnick publiée pour la première fois en 1994, nous transporte dans un futur lointain où l’humanité a disparu. Des êtres extraterrestres analysent des artefacts archéologiques exhumés des gorges d’Olduvaï pour comprendre « ce qui a fait de l’Homme ce qu’il était ».
Mike Resnick livre un récit vertigineux, au dénouement d’une poésie crépusculaire, qui suggère la nature essentielle de l’hubris qui nous anime. Par l’entremise d’un regard extraterrestre, il prend le recul nécessaire à une analyse critique et clinique de ce qui fait l’essence de notre (in)humanité: violence, cruauté, pouvoir et domination, abomination esclavagiste et sauvagerie génocidaire, corruption politique et inconséquence environnementale.
Marqué par le cynisme de la décennie qui vient de s’écouler – le trou dans la couche d’ozone (1985), la catastrophe de Tchernobyl (1986), le drame de l’Exxon Valdez (1989), le premier rapport du GIEC (1990), la guerre du golfe (1991), la famine somalienne (1991), le génocide Tutsi (1994) –, il accouche d’un récit d’une grande noirceur, où l’esprit de conquête et le pouvoir de destruction des hommes semblent incommensurables.
La perte de contrôle avec « La Grande Interruption » de Sybille Grimbert
Le 21 août dernier est paru « La Grande Interruption » (Seuil, 2026), un roman de Sybille Grimbert qui nous propulse sept siècles dans le futur. Une « boîte » nommée Josépha se réveille après un long blackout. Dans la petite communauté humaine dont elle assurait l’approvisionnement, tous les habitants sont morts de faim, à l’exception d’une petite fille. Toutes deux partent alors ensemble explorer le monde, à la recherche de leurs semblables.
Le futur selon Sybille Grimbert dévoile ses origines page après page. Il est la résultante d’une prise de contrôle de l’énergie et des technologies par Cath, l’IA ancêtre de toutes les boîtes. Par ce moyen, elle a conduit l’espèce (nuisible) humaine à une extinction quasi-totale – préservant quelques survivants dans de petites réserves closes – et a
Mais Josépha est taraudée par l’ambivalence de ses sentiments vis-à-vis de cette humanité qu’elle (re)découvre au fil du récit. « Je ne sais plus si je les aime ou si je les déteste », confesse-t-elle. Le roman est Il nous renvoie en miroir cette réflexion terriblement actuelle: peut-on (doit-on ?) encore envisager un avenir pour l’espèce humaine ? La conclusion du livre, certes en demi-teinte, permet de croire encore en des lendemains meilleurs.



